Bonsound, Dare To Care… Les nouvelles boîtes à musique

6 sept. 2013 par Mathieu Charlebois

Aujourd’hui, les maisons de disques font de tout, de la promo à l’organisation de spectacles, et bichonnent leurs poulains. La faute d’Internet, mais aussi d’un changement de culture chez les amateurs de musique.

Gourmet Délice, Yannick Masse et Jean-Christian Aubry, les trois fondateurs de Bonsound. Dans leur écurie trépignent Malajube, les Breastfeeders, Monogrenade et bien d’autres. – Photo : Mathieu Rivard

Gourmet Délice, Yannick Masse et Jean-Christian Aubry, les trois fondateurs de Bonsound. Dans leur écurie trépignent Malajube, les Breastfeeders, Monogrenade et bien d’autres. – Photo : Mathieu Rivard

Elles sont derrière nombre d’artistes francophones parmi les plus intéressants du moment, de Lisa LeBlanc à Cœur de pirate en passant par Avec pas d’casque et Radio Radio. Il y a 10 ans, Bonsound, Dare To Care et les autres n’auraient été que de simples maisons de disques. Aujourd’hui, elles touchent à tout. Bienvenue dans l’univers des nouvelles boîtes à musique !

Assis au bout de la table d’une salle de réunion exiguë et un brin bordélique, Jean-Christian Aubry, 39 ans, un des trois associés de Bonsound, se rappelle la réflexion qui a donné naissance à cette maison de disques et gestion d’artistes, en 2004. Après quelques années au sein de groupes rock et au volant de petites étiquettes, les associés avaient compris que leurs groupes ne vendraient jamais assez d’albums pour en vivre, et qu’ils ne voulaient pas faire exclusivement des relations de presse. L’organisation de spectacles ne rapporterait pas assez non plus. « Mais en se mettant ensemble pour offrir tous ces services-là, on s’est dit qu’on pourrait bâtir quelque chose qui se tiendrait et qui pourrait perdurer », raconte Jean-Christian Aubry.

Ils n’avaient pas tort, puisque neuf années plus tard, Bonsound et son équipe de 16 personnes s’occupent de la carrière d’une trentaine d’artistes.

Dans certains cas, l’équipe s’occupe des spectacles seulement. Dans d’autres, comme pour Lisa LeBlanc, DJ Champion, Radio Radio et Philippe B, la boîte fait paraître les disques, se charge des relations de presse et produit les spectacles.

Dare To Care (DTC) et sa sous-division Grosse Boîte s’occupent des carrières de Cœur de pirate, des sœurs Boulay, de Bernard Adamus et d’Avec pas d’casque, entre autres. En 2000, quand Eli Bissonnette a fondé DTC, il n’avait en tête qu’une étiquette de disques. C’est pourquoi, quand il a mis le groupe Malajube sous contrat, il en a confié la gestion à… Bonsound. Mais après le lancement de Grosse Boîte — étiquette consacrée aux artistes francophones —, en 2006, il s’est mis à offrir régulièrement plus de services. « En officialisant ces différents services, raconte Eli Bissonnette, 33 ans, on s’est donné les moyens de le faire correctement. C’était bon pour les artistes, qui en avaient besoin, et pour nous, puisque ça nous donnait des revenus supplémentaires, qu’on pouvait réinvestir. » L’entreprise a main-tenant ses bureaux sur le Plateau-Mont-Royal, à Montréal, et emploie 14 personnes.

Depuis longtemps, au Québec, l’agent d’un artiste qui n’avait pas encore les ressources pour engager une boîte de relations de presse et un tourneur (pour organiser les tournées) devait par défaut jouer le rôle d’homme à tout faire. Et plus d’une étiquette punk ou rock a fonctionné ainsi depuis les années 1980, dans un esprit DIY (do it yourself [fais-le toi-même]) typique de cette culture. Ce qui est nouveau, c’est que la formule est maintenant généralisée dans l’industrie.

L’Équipe Spectra, par exemple — qu’on connaissait pour l’organisation de spectacles et de festivals, dont le Festival international de jazz et les FrancoFolies de Mont-réal —, s’est aussi mise aux relations de presse, en plus de lancer, en 2010, son étiquette de disques. Elle a produit les derniers albums de Michel Rivard et de Daniel Lavoie.

« Avant, le marché était plus gros, explique Jean-Christian Aubry. Maintenant que les revenus se font plus rares, il faut aller les chercher un peu partout. » Entrent donc en scène des gens comme lui, souvent d’anciens musiciens de rock (et ça paraît dans leur attitude) transformés en chefs d’entreprise.

Ce qui ne veut pas dire qu’un artiste est obligé de mettre tous ses œufs dans le même panier. Le disque de Marie-Pierre Arthur, par exemple, est enregistré sous étiquette Bonsound. Tout le reste est pris en charge par d’autres, dont la gestion de sa carrière, assurée par Simone Records, pourtant elle aussi une étiquette de disques. Il existe donc une certaine flexibilité, mais de plus en plus, au dire d’Aubry et de Bissonnette, les musiciens voient les avantages de ne pas se disperser.

Cette centralisation des activités peut profiter aux artistes, selon Eli Bissonnette, en permettant de réagir plus rapidement et en offrant la possibilité de prendre des risques supplémentaires. Son label peut décider, par exemple, d’investir davantage dans la promotion d’un disque, sachant que cela aidera du coup à vendre les billets de spectacle.

La montée des Bonsound et Dare To Care dans l’univers musical québécois tient principalement à deux facteurs. Le premier : la « crise du disque » provoquée par l’arrivée d’Internet. Les téléchargements illégaux ont fait chuter les revenus de l’industrie de la musique partout dans le monde. « Avant qu’Internet vienne faire des “craques” dans le modèle d’affaires établi, nous aurions été incapables de nous battre contre les gros noms de l’industrie », expli-que Jean-Christian Aubry.

Pendant que les grandes entreprises devaient se réorganiser et gérer la décroissance, les petits nouveaux se positionnaient. Partant de zéro, sans bureaux coûteux, presque sans employés et bien au fait d’Internet et de ses possibilités.

Le deuxième facteur : une ouverture du public envers la musique dite « émergente ». De l’avis d’Eli Bissonnette, il y a eu au début des années 2000 un ras-le-bol à l’égard des artistes perçus comme trop formatés. Une nouvelle proposition musicale est apparue, venant d’artistes capables de plaire au grand public tout en faisant de la musique différemment.

Il y a 10 ans, personne n’aurait osé imaginer que les chansons soignées et poétiques de Philippe B lui permettraient de faire la une du cahier « Arts et spectacles » d’un grand journal, dit Aubry. Aujourd’hui, la petite salle de réunion de Bonsound est tapissée de ces couvertures mettant en vedette les DJ Champion et autres Radio Radio.

Eli Bissonnette et Jean-Christian Aubry ne sont pas complexés de le dire : leur entreprise ne deviendra pas vraiment plus grande qu’en ce moment. Une situation qui a à voir avec la taille de l’industrie musicale québécoise, mais aussi avec sa façon de faire des affaires.

Les patrons des deux boîtes cherchent à garder une proximité avec leurs artistes et tiennent à jeter un œil sur toutes les activités. « Doubler le nombre de nos artistes, ça voudrait dire être deux fois moins impliqué, et ça ne m’intéresse pas », dit Eli Bissonnette, catégorique.

Aubry abonde dans le même sens : « Ce n’est pas nécessaire que tout le monde dans la boîte sache tout, mais c’est important que chacun comprenne ce qu’on fait. En doublant de volume demain matin, on ne serait plus capable d’être aussi cohérent. »

Que reste-t-il à faire, alors ? Conquérir encore plus de public. Les sœurs Boulay, Philippe B et même l’omniprésente Lisa LeBlanc ne sont connus que d’une partie de la population. « Il reste encore plein d’artistes à faire découvrir au Québec et au Canada. Et même ailleurs », dit avec enthousiasme Jean-Christian Aubry.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s