L’évangile selon Don Passman

Don Passman est un avocat américain exerçant dans le domaine des industries du divertissement. Il est l’auteur du bestseller « All you need to know about the music business », un ouvrage que certains qualifient de bible de l’industrie de la musique. Le titre du livre pourrait être « Tout ce que vous devez savoir sur l’industrie de la musique aux États-Unis » car on y cause presque exclusivement du marché américain. La France n’est citée qu’une seule fois et je ne résiste pas à l’envie de partager l’intégralité du passage.

Au fait, la France est l’un des plus étranges marchés du disque sur la planète. Des albums qui font un bide sur tous les autres territoires peuvent avoir un succès phénoménal en France et vice versa. La France est aussi le seul pays d’Europe à avoir un mode de codage vidéo (SECAM) totalement incompatible avec le reste de l’Europe (PAL), tout comme avec les États-Unis (NTSC). Allez comprendre.*

Voilà qui résume bien l’American attitude face à tout ce qui n’est pas américain. Voyons. U.S of A. claque la porte de la Maison de l’UNESCO cette semaine. Une institution pas assez américaine au goût de Trump peut-être ? À moins que ce ne soit la présence de la Palestine et de la Corée du Nord au sein de l’organisation qui dérange. Bah. Retrait sous Reagan (1984), retour avec Bush (2003), suspension du financement pour Obama (2011)… l’annonce aura plus d’impact que le fait en soi.

Don aime bien blaguer et comme beaucoup d’Américains, il balaye d’un revers de la main tout ce qui n’est pas américain. La France n’est certes pas parfaite, son marché de la musique non plus mais après avoir pratiqué mon métier dans ce pays durant quelques décennies, côtoyé beaucoup de professionnels, signé plusieurs contrats dans de nombreuses circonstances, avec des boîtes indépendantes locales, des majors internationales, je constate qu’en France (probablement dans toute la francophonie), nous sommes un peu mieux protégés que nos confrères des pays anglo-saxons.

Le bien nommé monsieur Passman est un excellent vulgarisateur. Il réussit à faire passer des concepts très techniques sans assommer le plus commun des lecteurs. Avec son humour caustique à la ricaine, l’auteur nous emmène dans les couloirs exécutifs du modèle multi-nationalisé. Sur le papier seulement car la réalité ne se résume pas à une pile de contrats. Toutes ces informations sur la machine états-unienne et la paperasse accumulée dans le sillage de l’exercice de chaque fonction ne peuvent être copiés collés sur nos réalités francophones.

Malgré toutes les différences économiques et sociales qui existent entre nos deux marchés, le livre de Passman reste incontournable. Toute personne peu expérimentée, tentée d’exercer l’un des métiers de notre profession, appelée à s’entendre de près ou de loin avec un partenaire américain devrait lire attentivement l’œuvre de 544 pages de monsieur Passman avant de se lancer, quelle que soit sa mission et en particulier : l’artiste francophone projetant d’enregistrer aux États-Unis, l’auteur-compositeur souhaitant collaborer avec un producer américain, un groupe prêt à tenter sa chance sur le marché international, l’agent européen travaillant avec des équipes américaines, un québécois parce qu’il vit en Amérique du nord et que l’exception culturelle québecoise s’arrête où commence le marchandage.

Le bouquin n’existe à ma connaissance qu’en anglais, en allemand, en japonais et dans une version adaptée pour le Canada. Si vous rencontrez pour la première fois dans un texte les termes : copyright, mechanicals, cross-collateralization, freemium… etc., vous devrez interrompre souvent votre lecture pour effectuer des recherches sur internet, autrement, ça se lit tout seul.

Assimiler les conseils généreusement divulgués par l’expert ne fera pas de vous un maître du jeu mais le dessous des cartes vous semblera un peu mieux exposé. Certes, un désir fort et réciproque de travailler ensemble favorise les chances de conclure un bon deal mais comprendre les documents que l’on signe réduit considérablement les chances d’en conclure un mauvais.

Malheureusement, il n’est pas facile d’imposer règles et principes lorsqu’on attaque sa montée de tout en bas de l’échelle du pouvoir. En début de carrière, un jeune artiste doit d’un côté modérer ses prétentions et de l’autre limiter au maximum les conditions de son engagement. On préfèrera les contrats de courte durée, on évitera les prises de contrôle trop larges, les territoires trop grands… moins on en donne au départ plus il en reste à mettre sur la table des négociations plus tard lorsque sa valeur marchande aura grimpé d’un cran sur l’échelle attractive.

Cela dit, il est bon de rappeler qu’avant de ranger un tel ouvrage au rayon des livres lus et d’en juger l’intérêt, on peut se poser quelques questions. Qui est l’auteur ? Quelles sont ses motivations ? À qui s’adresse le texte ?

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J’espère que son amazing Harvey n’est pas Weinstein! 😦

  • L’auteur est en huitième position sur la liste du « Top 100 Entertainment Attorneys in Hollywood », le palmarès des avocats de haut vol les plus puissants du milieu du divertissement (musique, TV, cinéma, etc.) Aucun gros deal ne peut se faire aux États-Unis sans passer la porte des bureaux de l’une ou l’autre des superstars du légal.
  • L’avocat confesse préférer défendre les artistes aux ficeliers du business mais les clients des uns ne sont pas forcément les ennemis des autres. L’adversité ne dure qu’un temps, on s’égratigne un peu mais pas trop, après on joue au golf.
  • Don Passman roule pour son cabinet d’avocat et pour ses clients. Loin d’être lanceur d’alerte, un « whistleblower » dont la mission serait de dénoncer un système abusif, il vend ses légaux services et ceux de ses talentueux clients à de puissantes compagnies  et leur taper dessus dans un livre ne serait pas bon pour les affaires.
  • Passman s’adresse avec succès à tous ceux qui ne pourront jamais s’offrir ses services. Le livre en est à sa neuvième ré-édition actualisée chez Simon & Schuster, l’une des dix plus grandes maisons d’édition au monde (Mary Higgins Clark, Stephen King, etc.). En vingt ans, Don a fait 9 best sellers (du même livre), vendus à plus de 500 000 exemplaires. Joli coup. Qui dit mieux qu’un bestseller pour expliquer en quoi consiste son travail, justifier ses honoraires et s’éviter de répéter constamment la même rengaine à sa clientèle.

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On attend avec impatience une dixième ré-édition actualisée de « All you need to know about the music business » !

Dans tous les manuels du show-business que j’ai pu lire, on tente toujours d’expliquer au lecteur, probablement un artiste à la recherche d’une voie de sortie de son garage, quel est le rôle d’un agent, d’un producteur, d’un réalisateur, d’un attaché de presse, d’un distributeur, d’un label, d’un éditeur, d’un promoteur. On nous décrit la fonction d’une kyrielle de professionnels avec lesquelles l’artiste devra composer pour lancer sa carrière et écrire son histoire.

À la lecture de ces ouvrages, la réussite d’un artiste solitaire semble être une affaire de famille nombreuse. Mais combien d’entre nous avons démarré entourés d’une bonne équipe ? Beaucoup d’artistes font boutique à part, par choix ou pas et surtout à quel prix ? Combien de temps faut-il consacrer aux affaires, au commerce ou même à son cher public ? Où se trouve le point d’équilibre entre le temps consacré à son art et celui sacrifié au gagne-pain, à la com ?

Au fil du temps, j’ai raté bien des cibles, corriger quelques erreurs de tirs et parfois visé juste d’instinct. Je n’ai pas les compétences d’un Don Passman, ni l’ambition d’écrire un bestseller sur notre industrie. J’écris du point de vue de l’artiste et m’adresse à tous.

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Qui suis-je ? Quelles sont mes motivations ? Pour qui je cause ?

  • Professionnel curieux, tu te poses des questions : « Un livre sur l’industrie de la musique écrit par une artiste peut-il valoir quelque chose ? Les artistes n’ont-ils pas la réputation de ne rien comprendre au business ? A-t-elle écrit ces pages dans l’intention de régler ses comptes avec le milieu ? Parle-t-elle de moi dans son bouquin ? » Je te rassure camarade, ici grand mal n’est dit de personne, mais le tranchant de mon couteau à pain béni et mon engin à broyer menu les travers du bon procédé ne manqueront pas de satisfaire ton goût pour les petits coups de pattes bien placés.
  • Journaliste, lassé de recevoir d’une célébrité son autobiographie gavée de blessures ouvertes, de récits de familles décomposées, de burnouts inavoués, d’abus de mauvaises rencontres, de bonnes fortunes tragiquement échouées, des mêmes histoires mille fois revues et si peu corrigées, pardonne-moi si je cause surtout du métier d’artiste que j’exerce avec passion depuis et pour toujours. N’abandonne pas pour autant trop vite ta lecture. J’y ai glissé quelques anecdotes qui feront, je crois, l’affaire de ton rédacteur en chef.
  • Amateur de musique, tu ne sais plus où donner de l’oreille. Plus de fentes à CD dans ton nouveau MacBook. En panne le lecteur de cassettes de ta Ford Torino. Ta collection de Vinyles moisit dans la cave de tes parents et le streaming, c’est nul… Bienvenue au club des fans de Neil Young qui ont acheté le 33 tours, la K7, le CD et la version masterisée pour ITunes de Harvest !
  • Grand aficionado de musique, tu lis tout ce que tu trouves sur le sujet. Tu as entre les mains une mine de références, un panier de liens vers des points d’ancrage, un guide du parler boutique, un livre de chevet pour accompagner toutes tes lectures Gonzo en jargon version facile à digérer.
  • Wanabe en quête de bonnes pistes, mon ouvrage est une carte fléchée à ton échelle. Une bible pour celui qui y croit encore. Un coup de pouce d’une amie du cercle. Un coup de pied au derrière des moins courageux. La route sera longue, il n’y aura pas de short cuts, juste quelques panneaux DANGER à ne surtout pas louper.
  • À peine lancée ta fusée s’est écrasée. Je suis passée par cette rampe. Moi aussi j’ai signé avec le premier diable venu dans ma dix-huitième année le contrat de ma vie. J’ai cédé tous mes droits contre une poignée de main artificielle. Je n’ai rien lu et tout approuvé sans savoir ce que je faisais, ni avec qui j’allais devoir compter mes pertes et les profits des autres. Sache que l’on s’en remet.
  • Artiste du mois, chouchou des médias, ton premier album est numéro 1 des ventes sur ITunes. On compare tes débuts à ceux d’Adèle. Tu as le charisme d’un Jim Morrison. Tu composes comme Brian Wilson. On te voit partout. Tout le monde veut être dans ta vie. Tu n’as plus une seconde à toi. Tu te sens seul et tu as besoin d’une femme de ménage pour mettre de l’ordre dans ta chambre et ranger tes affaires. Je suis là pour ça et j’écris pour toi.
  • Entrepreneur québécois, tu participes au MIDEM depuis des années et aucun artiste de ton roster n’a encore réussi à s’imposer en France. Les marchés étrangers apprécient les talents venus d’ailleurs, à condition d’être prometteurs de profits locaux. Les programmes d’aide à l’exportation de la culture québécoise proposés par la SODEC ont rendu possible la percée ponctuelle de nombreux artistes en France n’offrant cependant aucun débouché. Toute ma vie j’ai fait la navette entre le Québec et la France. Ce livre est ton guide du Routard de l’industrie de la musique enregistrée à la française.
  • Français, tu aimes le Canada. Une destination vacances plus qu’un marché à développer. Tu as raison, oublie la ruée vers l’or du Klondike, rêve plutôt d’une partie de pêche au saumon sur la Bonaventure dans le massif des Chic-Chocs. Si toutefois, en amorçant ta ligne, l’envie te vient de joindre l’utile à l’agréable, tu trouveras ici les secrets d’une industrie de la musique faite de bric Européen et de broc Américain.
  • Francophone de Suisse, de Belgique ou d’Afrique, le cœur de ta cible bat près de chez toi mais ton esprit d’entreprise te pousse vers le large public français et la diaspora francophone. Deux systèmes juridiques influent sur le droit des artistes et la gestion de leurs œuvres. La Common Law, implantée principalement dans les pays du Commonwealth et sa version américaine, et le Droit Romano-Civiliste dont les règles sont appliquées entre autre en Europe. Au Québec, on pratique le Bijuridisme, un mélange des deux grandes traditions juridiques précitées. Pénétrer plus avant les pratiques courantes en France et au Québec te permettra d’examiner les deux faces maîtresses d’une même industrie auxquelles tu pourras ajouter ton exceptionnelle singularité.
  • Fan fidèle, tu connais l’artiste mieux que personne. Tu as lu mes textes, écouté ma musique, vu mes photos et vidéos, appris par cœur certaines de mes chansons, assisté à de nombreux concerts, collectionné mes albums, rempli des scrapbooks de coupures de journaux, partagé avec d’autres fidèles des trésors de détails et chéri les courts instants de nos rencontres. Tu trouveras ici de quoi nourrir l’intérêt que tu me portes et qui me comble ou vice et versa.
  • Mes collaborateurs, d’hier et d’aujourd’hui, je vous dois toute l’expérience relatée dans ces quelques billets. Nos destins se sont croisés souvent pour le meilleur, parfois pour le pire. Tous ces fragments mis bout à bout forment la trame d’un ouvrage dont l’ambition est de transmettre aux jeunes artistes ce que vous et moi avons appris ensemble.

 

NOTES

* Version originale du texte traduit en français.

By the way, France is one of the strangest record markets on this planet. Records that are total dogs in all other territories can be gigantic smashes in France, and vice versa. France is also the only country in Europe to have a television system totally incompatible with the rest of Europe, as well as with the United States. Go figure. – Donald S. Passman – All you need to know about the music business.

*An Interview With Donald S. Passman, Author Of Industry Bible “All You Need To Know About The Music Business”. À lire absolument : une Interview de Passman (2016) pour saisir l’état d’esprit du bonhomme et le climat général du milieu en Amérique! Extraits :

  • Yes. I know my audience. I am dealing with people who don’t like to read. Musicians, in particular, are oriented toward their ears, and not their eyes. As it should be. So big print, and lots of pictures.
  • The smart artists who care about their business knew enough to know they didn’t know it, and they hired somebody who did. The artists that don’t care about business, or are intimated by it, and don’t like it, if they are smart they will hire somebody to deal with it for them. Or they will just sort of meander along, and get battered as the winds of fate take them.
  • You want to go with someone that you feel good about, and someone that you feel you’d feel comfortable with if you have uncomfortable questions, or if you had a difficult situation. Someone you feel that you’d be comfortable with talking with in confidence, and they would give you solid advice.Q- Still a lawyer is not a psychiatrist.

    R – It would be cheaper to hire a psychiatrist than most of us.

  • Also all of them want to see something before they start (with an artist). All the majors do. They want to know that an artist has got a buzz going. They want to know that there is a following on social media and that the artist has already got interest in them so that they can grow it (a career) as opposed to starting at ground zero.
  • Q – Traditionally, labels directly negotiated contracts with producers or their managers. Today, artists are more involved with those negotiations, and legal costs are the responsibility of the artist. 

    R – That’s correct. That’s been true for a long time. For awhile country was sort of holding onto the old model, but even they have gone toward the artist taking care of it.

  • The artist doesn’t have a contractual right to see the deal with Spotify or whatever it is that they have decided to do they do it. Most of the labels will now share what they call “breakage” meaning unrecouped advances, but it would be very difficult to find out if they (artists) are really getting everything they should be not knowing how they (the labels) computed it, and looking at all the figures, and try knowing exactly what they are supposed to get.

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