Les élans contrariés de la jeunesse

Le numérique. Ça change quoi ? Pour certains confrères de ma génération, ça change tout. Pour ceux qui arrivent et n’ont pas connu l’industrie de la musique d’avant la toile, ça ne change rien. Les outils de création, de production, de diffusion et de consommation ont évolué de manière spectaculaire ces dernières années mais pour les jeunes, l’histoire commence aujourd’hui dans le monde tel qu’il est avec ses usages et les figures imposées d’un système qui les précède.

En tournage perpétuel d’un universel scénario, on remplace les acteurs et redistribue les rôles : l’artiste paumé, la star incontestée, le Label branché, les majors, le réalisateur inspiré, le producteur de soupe populaire, le fan mordu, le public volatile… Cette mixture ne date pas d’hier. Aujourd’hui comme avant, les uns veulent leur part du gâteau, les autres devenir maître pâtissier ou construire une usine à fabriquer des cakes ou juste y goûter… Tout change en surface : les ingrédients, les machines, la tête et les bras mais le gros de l’affaire ne se dégonfle jamais, du dernier virage culturel à la prochaine révolution technologique. La fin qui justifie les moyens mis en œuvre par les industriels pour s’enrichir n’en finit pas de plomber nos élans.

On veut nous faire croire que problème de la rémunération des artistes découle des progrès technologiques qui rendent aujourd’hui disponibles à tous les locataires de la planète toutes les chansons jamais enregistrées. On cherche une solution en surface à un problème de fond ce qui revient à traiter le symptôme sans nommer la maladie. Depuis la nuit des temps, la majorité des artistes peine à vivre de son travail.

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photo : diane tell

Les maquettes enregistrées chez RCA à l’adolescence ailleurs évoquées ont tourné en ville et je finis par recevoir un coup de fil d’un certain P.Jay*. D’origine polonaise, il avait le physique d’un Paul Newman slave. Blond aux yeux d’un bleu très clair, une voix et un accent charmants. Il n’a eu aucun mal à me convaincre de signer avec lui un contrat de production et d’édition lui donnant tous les pouvoirs et lui cédant tout ce qui pouvait être cédé. Je venais d’avoir 18 ans, je vivais seule, j’étais très pressée d’entrer en studio et n’ai pas voulu ou pris la peine de faire relire l’entente proposée par un professionnel. J’ai eu tout faux et je l’ai payé très cher.

Mon P.Jay-Newman dans le rôle d’un authentique bad boy, ce n’était pas du cinéma. Il me décrocha un contrat dans un bon petit label distribué par Polygram mais non content de m’avoir « vendue », il me vola littéralement mon tout premier chèque de droits d’auteur. Il se pointa chez moi le jour de la répartition CAPAC (aujourd’hui SOCAN), défonça ma boîte aux lettres avec une barre de fer, s’empara de l’enveloppe contenant le chèque qu’il déposa ensuite sur un compte bancaire à son nom. Aussi simple que ça. Dégoutée, je me suis présentée au commissariat, ai décrit les faits et nommé le probable suspect. Les policiers, ricanant et sans la moindre petite gêne, ont refusé d’enregistrer ma plainte sous prétexte que mes droits d’auteur appartenaient aussi un peu à mon gérant-producteur-éditeur. Un point c’est tout. En dernier recours, j’appelai une responsable de la CAPAC qui annula le chèque et m’en fit parvenir un autre.

A partir de cet instant, P.Jay cessa d’exister pour moi mais pas pour la loi.

Je ne perçue, à l’époque de leurs sorties, aucune redevance pour la vente de mes trois premiers albums dont En Flèche, mon plus grand succès à ce jour. Des centaines de milliers d’albums vendus plus tard, j’ai pu racheter mes erreurs contractuelles, ma jeune liberté et mon back catalogue* phonographique et éditorial sans autre procès en renonçant aux sommes accumulées sur un trust.

Autre gaffe due à ma nature dépourvue de méfiance plus qu’à ma jobardise : avoir donné toute ma confiance sans contrôle à l’administrateur canadien de mes éditions à peine retrouvées. Durant 20 ans j’ai ignoré qu’Editell, ma petite maison d’édition au Québec, avait une sœur jumelle en France : Les Editions Editell.  L’éditeur canadien avait créé une boîte enregistrée à la SACEM portant le nom de la mienne sans jamais m’en parler. Chaque fois que je voyais apparaître le nom Editell sur un décompte de royalties, je me croyais protégée et surtout bénéficiaire. Je ne pouvais imaginer que les sommes versées à Editell version française pouvait l’être sur le compte d’un autre. L’administrateur reconnut avec peine mais sans remords avoir encaissé durant deux décennies « par erreur » des droits m’appartenant, me remboursa une partie de mon dû, moins sa commission, comme si de rien n’était. Préférant tourner la page, je me suis contentée de retrouver ces droits et ma liberté. La démarche, sans l’aide d’un avocat, ne fut pas facile car une politique interne des sociétés de perception de droits d’auteur (SACEM, SOCAN) interdit la remise à l’un de leurs membres de tout document pouvant incriminer un autre membre.  Encore une fois, sans autre procès, je poursuivis ma route.

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J’ai regardé ce matin les 3 derniers épisodes de la saison 3 de Peaky Blinders. Comme toujours, après avoir savouré pleinement un livre, un film ou une série, je fouine sur internet pour en savoir plus sur l’auteur, le tournage, les comédiens… Je suis tombée sur une interview de l’acteur irlandais Cillian Murphy, brillant interprète du rôle de Thomas Shelby. Avant de devenir comédien, Murphy a créé plusieurs groupes de rock avec son jeune frère Páidi. L’une de ces formations, nommée « Sons of Mr. Greengenes » d’après une chanson de Frank Zappa, connut un bon démarrage et le groupe reçut une offre du Label londonien Acid Jazz Records. Les deux frères déclinèrent la proposition de contrat pour la réalisation de cinq albums. Cillian raconte : « Rétrospectivement, je suis très heureux que nous n’ayons pas signé, parce que d’une certaine façon, tu signes ta vie et cède toute ta musique au label pour pas grand-chose. (…) De nos jours, on peut enregistrer dans sa chambre, réaliser un album d’une totale intégrité et signer ensuite une licence avec un label. »

Produire un album honnête et le diffuser, ça, tout le monde peut le faire à condition de réunir les moyens financiers, les compétences nécessaires et d’y mettre le temps. Mais vivre de son art, c’est à dire recevoir une rémunération pour son travail, est une autre affaire. C’est souvent la bonne affaire des autres.

J’aime beaucoup l’acteur Cillian Murphy et son personnage de gangster dans Peaky Blinders. Lorsque dans l’épisode 2 de la saison 1 Polly demande à Thomas s’il souhaite discuter avec Campbell, le chef de la police secrète, il lui répond calmement : non, ne jamais négocier en position de faiblesse. Sage conseil Mister Murphy.

°°°

Il est normal pour un jeune artiste d’avoir hâte d’entrer en matière, mais dépourvue de prestige ou de valeur commerciale, la très grande majorité des artistes doit se débrouiller sans l’aval de l’industrie ou accepter « en position de faiblesse » un deal généralement peu avantageux et non négociable. C’est injustement ce que j’ai fait à mes débuts.

Traditionnellement il existe, dans notre industrie, trois types de contrats de disques : les contrats d’artiste, de licence et de distribution. Sans entrer dans le détail des termes infiniment variables de ces trois ententes possibles entre artistes et commerçants, tentons d’en décrire les grandes lignes.

Le contrat d’artiste est en quelque sorte un contrat d’embauche sans salaire fixe. L’artiste travaille pour une boîte et sa rémunération dépend de ses éventuels résultats commerciaux ou de sa notoriété au moment de la signature. Comme dans la vraie vie, le débutant se voit proposé un revenu minimum et le plus expérimenté, le traitement réservé aux cadres supérieurs. Dans tous les cas, l’employeur fournit au recruté l’espace, les outils, les moyens et les collaborateurs nécessaires pour mener à bien sa tâche mais le produit de son travail est et restera la propriété de la maison pour toujours.

Le contrat de licence s’apparente à un contrat de location. L’artiste loue à sa maison de disques le droit d’exploiter son travail pour une durée déterminée. Quels que soient les moyens investis par la boîte ou la répartition des coûts et bénéfices, en fin de contrat, l’artiste retrouve sa liberté et l’entière propriété de ses enregistrements.

La distribution est un service. L’artiste-entrepreneur verse au distributeur un pourcentage sur les revenus engendrés par la distribution de ses œuvres. Avant notre ère numérique, le distributeur prenait en charge l’acheminement des produits physiques dans les magasins. Aujourd’hui, cette fonction existe toujours mais la distribution de la musique sous forme de fichier audio ou vidéo sur toutes les plateformes en ligne a nettement pris le dessus.

Spotify, ITunes ou Deezer ne signent pas de contrat en direct avec les artistes. Quant aux grandes maisons de distribution, elles le font rarement. Celles-ci préfèrent travailler avec les Labels.

Un jeune artiste sans Label, pour exister en ligne, doit se tourner vers des sociétés spécialisées telles que Tunecore, CDBaby, iMusician, pour ne citer que ces trois-là, ou plus tard vers d’autres startups en cours d’invention sans doute. La demande des artistes est telle que de nombreux entrepreneurs y ont vu un marché, celui d’exploiter les contenus refusés par la filière historique.

Dans l’étrange conjecture de notre époque où moins les disques se vendent et plus il y a d’artistes, un nouveau modèle économique se propage. L’offre propose un hébergement aux artistes en mal de maison de disques.

L’artiste autrefois réduit au statut de « produit » par les labels traditionnels s’est virtuellement transformé en « clientèle » pour ces nouvelles plateformes en ligne. Elles mettent à disposition un environnement de base identique pour tous les inscrits et offre des services payants pour accéder à plus de fonctionnalités. Visibilité, revenus ou tips (terme utilisé par Noisetrade.com), listings de contacts ou financement participatif (crowdfunding), gestion de fanbase, tout est encore possible. Nous n’en sommes qu’au début. Chaque artiste gère personnellement son contenu depuis son ordinateur. En plus d’éventuelles mensualités collectées par le site hébergeur, une commission est prélevée sur les ventes des produits mis en ligne par l’artiste et pour compléter le business plan, les millions d’utilisateurs attirent les Dollars des fonds d’investissements et des publicitaires.

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C’est tout simple. Pas besoin d’avoir le cerveau d’un Einstein pour y penser, juste le sens des affaires. Les innombrables « sans maison de disques fixe » y trouvent refuge et réconfort à peu de frais en attendant qu’un break leur permettre de démarrer réellement. Derrière leurs écrans vitrines, ils comptent les clics en espérant se faire remarquer par le plus grand nombre car plus un artiste cumule de fans et de likes en ligne, plus ses chances de se faire repêcher dans les filets d’une « vraie » maison de disques augmentent. Le Graal pour toutes ces voix sans taf. La preuve irréfutable qu’on a réussi dans le nouveau monde moderne libre et indépendant de l’internet est de signer un contrat de disques old school et contraignant dans un Label institutionnel.

Je crois sincèrement que la numérisation de notre métier n’aggrave en rien la situation des artistes. Elle ne fait que reproduire dans un monde virtuel un modèle routinier. Les artistes pourraient grâce à ce chamboulement sans précédent reprendre le contrôle de leurs œuvres et pourquoi pas celui de l’industrie elle-même. Malheureusement, les plateformes d’exploitation des contenus semblent progresser plus efficacement que la volonté des artistes à apprendre comment profiter des nouvelles technologies à leur avantage. La création est déesse dans un monde où les commerçants sont rois.

  • P.Jay – est un pseudo
  • back catalogue : l’ensemble de la discographie d’un artiste ou d’un groupe excluant les enregistrements récents.
  • A voir en ce moment : Peaky Blinders saison 3 sur Arte

 

  • P.S. Juste au moment de mettre en ligne cet article encore tout chaud, j’ai reçu un courrier (par mail) tout à fait connecté au sujet de mon billet… Cette chanson écrite il y a fort longtemps est reconnue par le Canadian Songwriters Hall of Fame en 2017. Je m’en réjouis, d’autant plus que ses droits d’auteur, ses éditions et son phonogramme appartiennent à 100% à l’artiste ! Oh Canada ! Quel timing !

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2 Thoughts

  1. Très belle analyse, Diane, tout à fait subtile.
    Quant à l’hommage rendu à cette chanson, il est mérité.
    Mais vous en avez écrit beaucoup d’autres. Je me rappelle que lors de ce qui devait être votre première scène parisienne (de mémoire : un lundi à l’Olympia, jour de relâche de Véronique Sanson), vous êtes venue sur le devant de la scène avec votre seule guitare et vous nous avez régalé de chansons inconnues du public français gardant votre tube pour plus tard.
    Je ne sais plus si nous en avons parlé des émissions de radio que nous avons faites ensemble (à cette époque puis pour le spectacle de Savary).

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