1976

1976. Premier anniversaire de la chute de Saïgon, le dernier acte de la tragédie de la guerre du Viêt Nam. Les brûlures au napalm de la petite Kim Phuc *, suivies de 17 interventions chirurgicales, commencent à cicatriser. La photographie de Nick Ut de la petite fille nue à la sortie de son village de Trảng Bàng en feu hante toujours les esprits. À Thành phố Hồ Chí Minh, on efface Saïgon des registres et planche sur la création d’une commission chargée d’évaluer les conséquences de l’épandage par les américains de 80 millions de litres du poison agent orange sur les forêts, les villages et les cultures du pays martyre mais vainqueur.

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Photo : Nick Ut 1972

Déserteurs amnistiés et vétérans rapatriés se brûlent les neurones dans toute l’Amérique d’après-guerre. Le mouvement folk contestataire a pris la route 66 vers la westcoast jusqu’à Laurel Canyon près de Los Angeles en Californie où se sont engouffrés les ladies and gentlemen of the canyon. Joni Mitchell, Graham Nash, Alice Cooper, David Crosby, John Mayall, The Mamas & The Papas, The Eagles, Jackson Browne, Jimi Hendrix, The Byrds, The Doors, Neil Young “and many more”… Oubliés le Viet Nam, les bombes au napalm, la guerre froide, la ségrégation raciale, le ton baisse dans les rangs des manifestants. Au défilé de la scène musicale par contre le volume grimpe avec un nouveau raz-de-marée que personne n’a vu venir, le Disco. Rideau sur le mur du son de ce timbré de Phil Spector, place au dance floor lustré où dérape chaque soir une clientèle triée, sapée, sextasiée, poperisée, cocaïnée, saoule. Pas d’artistes, pas de scène. Des platines et des disques. Le DJ déverse les décibels sur les clubbers. Le Studio 54 n’a pas encore ouvert ses portes à New York mais Montréal, l’autre capitale mondiale du Disco, grouille déjà de discothèques avec portier physionomiste, tapis rouge, files d’attente, gros son, boules à facettes, plaisirs gay-friendly

Le 1er avril, à l’autre bout du continent, trois têtes frites nommés Wozniak, Wayne et Jobs donne une fête déjantée dans un garage de Los Altos à sept kilomètres de Cupertino, en plein centre de la Sillicon Valley. Les disco queens, les princesses hippies et les punk babes se disputent la suprématie sexuelle d’une soirée qu’elles croient organisée par le label Apple Records. Elles assistent à l’inauguration d’Apple computer.

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Wozniak, Wayne et Jobs en 1976

À Montréal dans la nuit du 23 au 24 juin, 400 000 personnes sont réunies sur le Mont-Royal pour écouter Vigneault, Léveillée, Ferland, Deschamps et Charlebois. Juste avant les feux de la Saint-Jean, ils entonnent Gens du Pays, devenu hymne national du peuple québécois. J’y suis, aux anges, toute ma vie devant moi.

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J’habite un appartement rue Kindersley donnant sur le cimetière du Baron de Hirsch dans le nord de l’île. Assez grande pour vivre seule, je suis trop petite pour chanter dans les bars ou les boîtes à chansons. Les 300 $ de pension mensuel que me verse mon père ne suffisent pas. Pour subvenir à mes appétits de vinyls, de matos, de sorties, je donne des cours de guitare et pratique le métier de chanteuse de rue sur la Sainte-Catherine. Cet été 76, le nuage olympique stationne au-dessus du stade lenticulaire de Montréal. Tous ces étrangers qui se baladent en ville c’est excellent pour les affaires. La première semaine des jeux, je chante deux heures, sept jours sur sept, pour un gain total de 180$ de quarters & dimes. Une petite fortune. De quoi m’offrir Silk Degrees de Boz Scaggs, et Fly Like An Eagle du Steve Miller Band chez Phantasmagoria le disquaire de l’avenue du Parc, un bon repas au Chalet Suisse et une place pour la compétition de gymnastique au Forum.

Nadia Comăneci apparait minuscule au milieu des appareils et tapis éparpillés au sol. La petite poupée roumaine de 14 ans se lance virevoltant sur les barres asymétriques. Le souffle coupé, je peine à suivre ce petit corps d’enfant surdouée d’à peine 39 kilos de chair et d’os enchainer les figures les plus spectaculaires avec une précision, une grâce et un naturel qui lui méritent la note suprême.

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Nadia Comăneci aux jeux olympiques de Montréal en 1976. Photo : Paul Vathis

En novembre, René Lévesque et notre Parti Québécois remportent l’élection générale avec 1 390 351 voix. La sienne cassée, le soir de la victoire, remue la foule rassemblée à l’aréna Paul-Sauvé avec ces mots : « Je n’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être Québécois. » Fierté partagée devant ma télévision.

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René Lévesque élu premier ministre du Québec le 15 novembre 1976

J’écris et compose depuis le secondaire. En 76 mon répertoire compte une quarantaine de chansons. Plus jeune, j’emportais ma guitare à l’école et chantais pour mes camarades de classe. L’une d’elle était la fille du directeur de la maison de disques RCA Victor à Montréal. J’ai oublié son nom. Elle appréciait mes chansons au point de me suivre partout où j’allais m’entrainer. Je testais auprès d’elle mes couplets inachevés dans les cages d’escalier, les vestiaires, la cour, le fumoir. À l’époque on fumait partout. À la télévision, dans les films, les avions, les trains, les salles de concerts, les bars, les restaurants, au cinéma, dans les maisons de retraite, dans les magasins et même à l’école. Je voulais être cette fille au bout d’une cigarette, le visage éclairé d’une flamme de zippo, me donner un genre, me vieillir un peu. Mon amie me proposa de rencontrer son père, le directeur d’RCA, dans les locaux de sa boîte. Il a donné son feu vert pour m’accorder deux heures de studio et un entretien avec lui. « Quand tu seras prête ! » me disait mon amie.

Nous ne sommes pas si nombreuses à écrire nos chansons dans les années 70 au Québec. L’industrie se porte bien. Les directeurs artistiques courent les bars, les boîtes à chansons et les hootenannys pour dénicher de nouveaux talents. Les albums d’auteurs-compositeurs-interprètes se vendent bien des deux côtés de la frontière linguistique franco-saxonne. Les rosbeefs ont The Birds, CSNY, Bob Dylan, James Taylor, Bruce Springsteen, Tom Waits, Paul Simon et Frank Zappa. Nous-autres les frogs avons Octobre, Harmonium, Les Séguins, Beau Dommage, Plume Latraverse, Paul Piché, Daniel Lavoie et Michel Rivard mais pas l’ombre d’une version française de Joni Mitchell, Emmylou Harris, Bonnie Raitt, Joan Baez, Carly Simon, Carole King, Rickie Lee Jones, Nina Simone ou Dolly Parton. Le domaine de la création est un club réservé aux hommes. Créature, je voulais devenir créateur.

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Photo : Robert Furness

J’ai mis 18 mois à préparer ma première séance de studio chez RCA. Mes nouvelles chansons sont plus abouties à en croire mon jeune collège d’apprentis A&R de cour de récréation. À la maison, je fais beaucoup de musique entourée de mes frères et amis. Avec l’accord de la mère, le grand séjour de l’appartement est transformé en salle de répétition encombrée d’instruments de musique. Tout objet potentiellement sonore, qu’il soit neuf, usagé, bricolé ou obsolète a sa place dans le salon où l’on jouit de musique.

Ma mère nous a abandonné son piano quart de queue, mon père sa guitare Guild Mark 1 en acajou. Amateur de Hifi, papa s’était équipé dès les années 60 d’une chaine stéréo suédoise dernier cri Bang & Olufson dont la pièce maitresse était le sublime Beomaster 3000-2. Tous les invités de passage à la maison avaient droit à une petite démonstration. Quant au magnétophone à bande magnétique Revox A77, à peine libéré de son emballage…

(Scène d’amour d’une fille qui veut quelque chose de son père.)

– Tu comprends papa, lui dis-je le serrant dans mes bras, je dois m’exercer à l’usage d’un micro, m’habituer à entendre ma voix au casque, m’initier aux techniques d’enregistrement. Et puis je compte bien réaliser les archives sonores de mes premières chansons avant qu’il ne soit trop tard !

– Qu’entends-tu par trop tard, me demande papa inquiet ?

– Bah tout peut arriver à tout moment. Tu le sais bien, tu es médecin. Un accident, un truc au cerveau, je peux me briser une main, perdre la voix, mourir ! N’importe quoi…

– Oui certain. Tu dis n’importe quoi…

Le paternel me laisse repartir avec la Revox. J’enregistre toutes les nuits. * Le jour j’écoute en boucle les albums parfaits que viennent de sortir mes maîtres Joni Mitchell, Stevie Wonder et tant d’autres. Je me perds dans un monde « phantasmagorique » où existent plus de bons disques que d’heures pour les écouter. Je veux faire de la musique, ma musique, mais comment prétendre ne serait-ce que mal les imiter. Du délire… Je bute. Les conseils d’une personne avisée s’imposent à ma progression. Le moment est venu de rencontrer monsieur RCA. La voix de son maître doit se prononcer. Je serai bientôt fixée.

J’ai débuté à Montréal en 1976.

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Photo : Philippe Taka – Paris, dans les coulisses de l’Olympia 1981

***

NOTES

*Phan Th Kim Phúc, connue aussi sous le nom de Kim Phuc (née en 1963) est une vietnamienne célèbre pour avoir été prise en photographie, hurlant de douleur après avoir été gravement brûlée dans le dos à la suite d’une attaque au napalm du Sud-Viêt Nam, lors de la guerre du Viêt Nam.

*On peut voir et entendre l’un de ces enregistrements en ligne sur Diane Cause Musique – Archives Sonores 1975.

Mes Playlists 70’s sur Spotify (Pour écouter, connectez-vous sur Spotify et cliquez sur l’image)

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Toute ma discographie sur YouTube. Cliquez sur l’image.

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