Tribune publiée dans La Presse – mars 2026
Cette tribune a été publiée dans La Presse en mars 2026, à la suite d’un débat sur l’avenir des politiques culturelles québécoises.
Elle propose une réflexion sur la circulation internationale des artistes et des œuvres dans un monde culturel désormais globalisé.
Après cinquante ans de politiques culturelles axées sur la protection du marché intérieur, le rayonnement international des artistes et des œuvres québécoises mérite peut-être de devenir une priorité.
La chronique de Marie-France Bazzo publiée dans La Presse, « Trois idées pour la culture d’ici », a profondément résonné en moi. Elle m’a donné envie de prolonger la réflexion sous un autre angle : celui de la circulation internationale des artistes et des œuvres québécoises, à partir de mon expérience personnelle.

Un parcours entre le Québec et l’Europe
Ma carrière commence au Québec en 1977. En 1983, je pars en France pour ce qui devait être une année sabbatique. Je comprends rapidement qu’une implantation réelle dans ce marché ne peut pas se faire en un an. Elle exige du temps, de la présence, la possibilité de nouer des relations profondes et une connaissance fine du terrain.
Je décide donc de m’y installer.
À cette époque, plusieurs institutions qui structurent aujourd’hui notre écosystème culturel n’existent pas encore : Musicaction sera créée en 1985, le Conseil des arts et des lettres du Québec en 1994, la Société de développement des entreprises culturelles en 1995, et le Fonds de la musique du Canada au début des années 2000, qui remplacera le Programme d’aide au développement de l’enregistrement sonore (PADES/SRDP).
Ces institutions ont joué un rôle essentiel dans la développement de l’industrie culturelle et le soutien à la création. Elles s’inscrivent dans une tradition d’innovation culturelle amorcée dès les années 1970 avec l’instauration des règles de contenu canadien à la radio — le CanCon — qui ont responsabilisé les diffuseurs et, face au manque de répertoire disponible, favorisé la mise en place de programmes publics de soutien à la production.
Mon parcours s’est construit autrement. Depuis plus de quarante ans, je développe ma carrière entre le Québec et l’Europe, où se réalise aujourd’hui entre 75 et 80 % de mon chiffre d’affaires.
Indépendante depuis 1982, j’ai écrit, réalisé et produit quatorze albums de musique originale, dont plus de la moitié au Québec.
Cette expérience m’a appris une chose simple : une carrière internationale se construit dans la durée, entre les territoires culturels, avec une présence réelle et une stratégie adaptée aux marchés.
Elle ne se bâtit presque jamais à distance.
Un paradoxe peu discuté
Mon expérience permet d’en mesurer concrètement les effets.
Lorsque l’artiste principal d’un projet ne réside pas au Canada, plusieurs programmes publics deviennent automatiquement inaccessibles.
Dans le système actuel, un artiste peut être pleinement légitime — et pourtant administrativement inéligible.
Cette règle administrative ne concerne pas seulement l’artiste : elle affecte aussi les partenaires potentiels du projet. Un producteur ou une entreprise québécoise souhaitant collaborer peut ainsi se retrouver privé d’accès à certains programmes ou crédits d’impôt si le projet ne répond pas aux critères d’admissibilité.
Le résultat est paradoxal : un projet qui pourrait pourtant générer directement de l’activité artistique et économique au Québec devient plus difficile à réaliser.
Dans la pratique, cela crée un véritable mécanisme dissuasif. Les partenaires potentiels savent qu’ils devront assumer davantage de risques financiers. Dans un secteur culturel déjà fragile, cette situation peut freiner certaines collaborations.
L’artiste se retrouve alors à devoir assumer seul le financement, la production et le risque économique de ses projets.
Ma prochaine tournée anniversaire « 50 i’aime », qui compte plus de quarante dates, en est un exemple concret : mon entreprise canadienne et moi en assumons seuls les risques financiers.
Ma légitimité est un cas parmi d’autres. La raison de mon inéligibilité, une raison parmi d’autres. On en trouve une illustration dans le témoignage de l’auteur et comédien Steve Gagnon, qui raconte dans La Presse, avoir «dû débourser 65 000 $ de sa poche pour que sa pièce Anna, ces trains qui foncent sur moi, présentée au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) l’automne dernier, puisse être produite ».

Deux logiques de soutien
Cette situation met aussi en lumière un écart rarement évoqué. Dans les politiques culturelles, deux logiques de soutien coexistent.
D’un côté, les programmes culturels destinés aux artistes et aux œuvres nationales. Ils reposent généralement sur des jurys, des critères d’admissibilité complexes et des enveloppes budgétaires limitées.
De l’autre, les incitatifs économiques destinés à attirer l’activité industrielle — notamment certains crédits d’impôt pour les productions audiovisuelles — qui fonctionnent selon une logique plus automatique, liée aux dépenses locales et à la création d’emplois.
Autrement dit, l’aide économique — souvent ouverte à des productions internationales et attribuée selon des critères essentiellement financiers — peut parfois être plus accessible que le soutien directement destiné à la création elle-même.
Un système conçu pour un autre contexte
Pour comprendre cette situation, il faut revenir au contexte dans lequel nos politiques culturelles ont été conçues.
Dans les années 1980 et 1990, l’objectif était clair : protéger et structurer une culture francophone minoritaire en Amérique du Nord.
Cette stratégie a été remarquablement efficace.
Le Québec possède aujourd’hui une scène artistique riche, même si le rapport du public à la culture locale n’est plus tout à fait celui des années 1970, 1980 ou 1990.
Le monde dans lequel ces institutions ont été conçues, lui non plus, n’est plus tout à fait le même.
La révolution numérique, la mondialisation des plateformes et la transformation des industries culturelles ont profondément modifié la circulation des œuvres et les trajectoires des carrières.
Le marché culturel est désormais largement globalisé.
De nombreux analystes des politiques culturelles le soulignent : le XXᵉ siècle a appris à protéger les cultures nationales.
Le XXIᵉ devra apprendre à les faire circuler dans un monde désormais globalisé et numérique.Pour aller plus loin :

Trois pistes pour renforcer la circulation internationale
- Créer un organisme dédié à l’exportation culturelle
Plusieurs petites nations ont démontré qu’une politique culturelle ambitieuse, qui intègre dès le départ une stratégie d’exportation, peut transformer la culture en véritable moteur d’influence et de croissance.
La Corée du Sud en est un exemple frappant : avec le mouvement Hallyu — la « vague coréenne » — elle a fait de la culture populaire l’un de ses principaux secteurs d’exportation.
D’autres pays ont structuré cette ambition à travers des organismes dédiés, comme Iceland Music ou Music Norway.
Un organisme québécois consacré à cette mission pourrait structurer et amplifier la présence internationale de nos créateurs.
- Reconnaître l’ancrage culturel plutôt que la seule résidence territoriale
Un artiste peut vivre à l’étranger tout en demeurant profondément lié à la culture dont il est issu.
Dans plusieurs pays, ces créateurs sont considérés comme des relais, parfois même comme de véritables ambassadeurs culturels à l’international.
- Soutenir l’implantation internationale des artistes
Une carrière internationale ne se décrète pas : elle se construit.
Elle demande du temps, une présence sur le terrain et des relations durables. Des programmes dédiés pourraient soutenir cette implantation à travers des résidences professionnelles, des missions de développement et des collaborations internationales.
Le Québec possède déjà de nombreux atouts : une identité culturelle forte, une scène artistique riche et des créateurs reconnus.
La politique culturelle québécoise a accompli quelque chose de remarquable : préserver et structurer une culture francophone dynamique en Amérique du Nord.
La culture québécoise a appris à se protéger.
Le prochain défi sera de la faire voyager.
Lire cette Tribune Publiée le 10 mars 2026 dans la Presse
Texte et Photos : Diane Tell