
Premier corollaire de Godwin appliqué à l’industrie musicale
Une essai dialogué
LE MARCHÉ
L’industrie de la musique enregistrée représente un chiffre d’affaires d’environ 30 à 32 milliards de dollars US en 2025. Ce marché progresse depuis plusieurs années. Petite ou grande industrie ?
On imagine spontanément que l’industrie mondiale de la musique est gigantesque. En réalité, la musique enregistrée demeure une industrie relativement modeste lorsqu’on la compare à d’autres secteurs économiques. Elle est immense culturellement, beaucoup moins économiquement.
La musique génère énormément de valeur, mais ses créateurs n’en capturent qu’une partie. Elle fait vendre des téléphones, des abonnements Internet, nourrit les réseaux sociaux, le tourisme, les festivals, la publicité… Pourtant, ceux qui la créent n’en récupèrent qu’une fraction.
La musique occupe une place immense dans notre imaginaire. Pas dans l’économie. C’est une confusion très fréquente.
Si demain la musique disparaissait complètement, les conséquences culturelles seraient incalculables. Si, en revanche, disparaissait un constructeur de lave-vaisselle réalisant le même chiffre d’affaires, une partie de l’économie serait perturbée… mais personne n’aurait le sentiment de perdre une part de lui-même.
Les concerts et les droits constituent eux aussi d’importantes sources de revenus. Existe-t-il un ordre de grandeur ?
En ce qui concerne la scène, les estimations deviennent plus délicates. Contrairement au disque, il n’existe pas de statistique mondiale consolidée. Il faut additionner la billetterie, le sponsoring, le merchandising sur place…
Les estimations disponibles situent le marché mondial du spectacle vivant entre 35 et 45 milliards de dollars, selon le périmètre retenu. Je prends ce chiffre avec prudence, mais il permet de constater une évolution majeure : pendant des décennies, le disque dominait largement ; aujourd’hui, le live représente un marché du même ordre de grandeur, voire supérieur.
Il faut toutefois rappeler qu’un chiffre d’affaires ne dit rien de la rentabilité. Produire un concert coûte extrêmement cher. Beaucoup de tournées, y compris importantes, dégagent des marges très faibles, voire sont déficitaires.
Dans de nombreux pays, une partie de l’écosystème musical repose encore sur les collectivités publiques, les politiques culturelles, les organismes de soutien, les crédits d’impôt ou d’autres mécanismes de financement. Sans eux, une part importante de la diversité musicale disparaîtrait. Or ces soutiens sont aujourd’hui soumis à de fortes pressions.
Si l’on ajoute à la musique enregistrée le spectacle vivant, l’édition musicale, les droits d’auteur, les droits voisins et le merchandising, l’ensemble de l’écosystème mondial de la musique représente probablement 90 à 120 milliards de dollars.
Cela reste une industrie importante… mais très loin derrière les jeux vidéo, le cinéma et le streaming vidéo, le luxe ou encore les smartphones.
Quel enseignement principal en tirez-vous ?
Pendant longtemps, je pensais que la musique créait de la richesse. Aujourd’hui, je dirais quelque chose d’un peu différent. La musique crée beaucoup plus de richesse qu’elle n’en capture.
La richesse
La richesse devrait, en théorie, être répartie entre un très grand nombre d’acteurs. Or, on observe une concentration très forte des revenus. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il semble s’accentuer. L’avez-vous constaté ?
Oui.
La valeur créée n’est pas répartie là où elle est produite. Une part importante ne revient ni aux créateurs, ni aux artistes-interprètes, ni aux producteurs.
À presque tous les niveaux, on observe une forte concentration : quelques plateformes dominent le marché mondial ; quelques majors contrôlent une part importante des catalogues ; une faible proportion des œuvres concentre l’essentiel des écoutes ; une minorité d’artistes perçoit une très grande partie des revenus.
Cette concentration n’est pas nouvelle. Les industries culturelles ont toujours connu des phénomènes de « superstars ». En revanche, les outils numériques peuvent amplifier cette dynamique. Les algorithmes ont souvent tendance à renforcer ce qui fonctionne déjà. Dans le même temps, l’offre explose. Jamais autant de musique n’a été produite. Des centaines de milliers de nouveaux enregistrements arrivent chaque mois sur les plateformes. La concurrence ne porte donc plus seulement sur la qualité des œuvres. Elle porte aussi sur la capacité à exister dans un univers devenu presque infini.
Finalement, la vraie question n’est peut-être plus celle de la répartition…
Exactement.
La véritable question est peut-être beaucoup plus simple : la musique permet-elle encore à celles et ceux qui la créent et l’interprètent d’en vivre dignement ?
Au fond, une industrie culturelle ne devrait peut-être pas être jugée uniquement à la richesse qu’elle produit, mais aussi au nombre de personnes auxquelles elle permet de vivre de leur métier.
La rareté
Un constat semble s’imposer : l’offre augmente de manière exponentielle, tandis que la demande stagne, voire diminue. Existe-t-il encore des domaines où l’on observe le phénomène inverse : une offre qui se raréfie alors que la demande augmente ?
Excellente question.
En économie, c’est même l’un des meilleurs moyens d’identifier où se crée la valeur. La réponse est oui. Mais ce ne sont généralement plus les œuvres elles-mêmes qui deviennent rares. Ce sont d’autres ressources.
La première, c’est l’attention humaine.
L’offre de musique explose. Le temps disponible pour l’écouter, lui, n’augmente pratiquement plus. Nous sommes passés d’une économie où la musique était rare à une économie où c’est notre attention qui l’est devenue.
Les artistes capables de remplir un Stade de France, Wembley ou le Centre Bell restent extrêmement peu nombreux. La demande, elle, continue de croître. Les prix des billets en sont probablement le meilleur indicateur.
Autre phénomène intéressant : les grands catalogues historiques. Ils génèrent des revenus relativement prévisibles, rassurent les investisseurs et continuent d’attirer les auditeurs. On peut produire de nouvelles chansons. On ne fabrique pas artificiellement cinquante ans de mémoire collective.
Je me demande si une autre rareté n’est pas en train d’apparaître. Peut-être la plus importante de toutes. La confiance.
Avec l’intelligence artificielle, chacun pourra produire des images, des voix, des chansons ou des vidéos d’une qualité impressionnante. Le public commence déjà à se demander si ce qu’il voit ou entend est authentique.
Nous aurons peut-être bientôt besoin d’une forme d’AOC de la musique.
Je souris en disant cela… mais pas tant que ça.
Le virage
Lorsqu’un phénomène se généralise, les comportements finissent souvent par s’inverser. Les véritables gagnants ne sont-ils pas ceux qui parviennent à anticiper les virages avant que la courbe ne soit complètement dessinée. Au début des années 2000, Shawn Fanning et Sean Parker lancent Napster. Quelques années plus tard, Daniel Ek crée Spotify. L’un a-t-il anticipé la courbe… et l’autre l’a-t-il dessinée ?
Distinguons trois choses : révéler une courbe, accélérer une courbe… et dessiner une nouvelle courbe. Napster et Spotify n’ont pas joué le même rôle.
Napster révèle une courbe déjà en formation. Shawn Fanning n’invente ni le MP3, ni Internet, ni le haut débit, ni les graveurs de CD. Toutes les conditions existaient déjà. Ce qu’il comprend avant beaucoup d’autres, c’est qu’une fois la musique devenue un fichier numérique, sa copie et sa diffusion tendent vers un coût marginal presque nul. Napster n’est donc pas la cause profonde du changement. Il en est le révélateur.
Spotify, lui, fait autre chose. Il redessine la courbe. Lorsque Daniel Ek lance Spotify en 2008, l’industrie cherche encore à vendre des fichiers. Le téléchargement payant constitue le modèle dominant. L’intuition d’Ek est différente. En substance, il dit :
« Les gens ne veulent pas posséder des fichiers. Ils veulent accéder immédiatement à toute la musique. »
Le produit n’est plus le morceau. Le produit devient l’accès. C’est un véritable changement de paradigme.
Napster comprend que la copie devient gratuite. Spotify comprend que l’accès devient plus important que la possession. Ce sont deux intuitions différentes.
Après Napster, des millions de personnes découvrent qu’il est possible d’obtenir presque toute la musique immédiatement. Même si Napster disparaît, cette attente ne disparaît plus.
Après Spotify, des millions de personnes s’habituent à disposer instantanément de presque toute la musique enregistrée. Même si Spotify disparaissait demain, cette attente resterait. Ils n’ont pas seulement créé une entreprise. Ils ont modifié durablement le comportement des consommateurs.
Quel est aujourd’hui le phénomène qui est peut-être en train de dessiner la prochaine courbe ?
Je vois plusieurs candidats. L’abondance infinie de contenus. La recommandation algorithmique. La génération musicale par l’intelligence artificielle. L’accès instantané. Mais la vraie question est ailleurs. Lorsque tout devient abondant… qu’est-ce qui devient rare ?
Et votre réponse ?
Je ne sais pas encore laquelle de ces raretés l’emportera. Mais plusieurs émergent déjà : l’authenticité vérifiable ; l’interprétation humaine ; la relation directe entre l’artiste et son public ; les expériences musicales impossibles à reproduire ; les catalogues dont la provenance est certaine.
L’histoire économique montre que chaque fois qu’une ressource devient abondante, une autre devient rare. La prochaine économie de la musique ne naîtra peut-être pas de notre capacité à produire davantage, mais de ce qui restera impossible à reproduire.
Angine de Poitrine…
Le succès fulgurant d’Angine de Poitrine mérite réflexion. J’ai l’impression qu’il repose sur l’association, probablement involontaire, de deux éléments. D’un côté, un contenu exigeant : une musique complexe, maîtrisée, spectaculaire. De l’autre, un vecteur extrêmement puissant : costumes, langue extraterrestre, anonymat, petits pois, triangle symbolique… Le vecteur capte l’attention. Le contenu… la mérite. Est-ce une bonne grille de lecture ?
Je crois que oui.
Personne ne découvre une œuvre qu’il ne remarque jamais. Le premier défi n’est donc pas de convaincre. C’est d’être vu.
Chez Angine de Poitrine, le vecteur crée une rupture. Le cerveau humain est programmé pour détecter les anomalies.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Le vecteur ne crée pas encore l’adhésion. Il crée la curiosité. Si, derrière cette curiosité, il n’y avait qu’un simple gadget marketing, le phénomène durerait quelques semaines. Or ce n’est pas ce qui se passe. Ceux qui restent découvrent une écriture exigeante, d’excellents musiciens et une véritable identité artistique.
Autrement dit… La promesse est tenue.
Le contenu est à la hauteur du vecteur. C’est beaucoup plus rare qu’on ne le croit. À partir de ce moment-là, le groupe cesse de dépendre uniquement des algorithmes. Il construit une communauté. Les spectateurs reviennent. Ils parlent du groupe. Ils amènent d’autres spectateurs. Le bouche-à-oreille prend progressivement le relais. Le système devient presque autoentretenu.
Finalement, attirer l’attention ne suffit pas.
Exactement.
Attirer l’attention n’est pas la même chose que mériter l’attention. Angine de Poitrine propose aussi une expérience de découverte. Chaque nouvel auditeur a le sentiment de résoudre une énigme. Qui sont-ils ? Quelle est cette langue ? D’où sort cette musique bizarre ? Pourquoi ces costumes ? Cette participation intellectuelle renforce considérablement l’engagement. Le spectateur ne reste plus seulement consommateur. Il devient acteur.
Si je vous laisse conclure cette conversation…
Pendant des décennies, la musique a été une économie de la distribution. Celui qui distribuait gagnait. Puis elle est devenue une économie de l’attention. Celui qui captait l’attention gagnait. Je me demande si nous n’entrons pas progressivement dans une troisième phase. Une économie de la confiance. À mesure que les contenus deviennent infinis, générables à volonté et de plus en plus difficiles à distinguer, la vraie question ne sera peut-être plus :
« Puis-je produire davantage ? »
Mais :
« Pourquoi devrais-je consacrer une partie de ma vie à cette œuvre plutôt qu’à une infinité d’autres ? »
La confiance
Le vecteur capte l’attention. Le contenu la mérite. La confiance la transforme en relation durable. Le prochain quart de siècle sera-t-il celui de la confiance ? C’est tout ce que l’on peut souhaiter.
Diane Tell – Fortunau – le 31 juillet 2026
Très bon texte bien documenté, votre point de chute avec Angine de Poitrine est très pertinant.
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Merci Ceolbox ! Votre commentaire est très apprécié 🙂 Diane
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